Enfoncer sa tête dans le cul ou la leçon de métaphysique

Lu dans le P1 déchaîné (journal des étudiants en médecine de la faculté Paris Descartes).

Tout est bon à se mettre sous la dent, comme on dit. Voyez donc… Les étudiants en médecine, entre deux cours, sont réputés pour vouer un certain amour au sexe. Quoi de plus normal, penseriez-vous, si je ne vous disais qu’il n’y a pas un amphithéâtre de médecine qui n’ait vu défiler au moins une fois des étudiants déguisés en lapin rose chanter des chansons paillardes… Et ces étudiants qui nous soigneront demain se posent pour l’heure des questions vicieuses, dont une ne manqua pas d’attirer mon attention : peut-on rentrer sa tête dans l’anus et la faire ressortir par la bouche ? Question de bon sens : l’anus et la bouche communiquant (jusqu’à preuve du contraire !), cette expérience est théoriquement possible – bien qu’irréalisable en pratique : je ne vous apprends rien.
La science a ceci d’intéressant qu’elle s’intéresse particulièrement à la théorie. Bien souvent, des théories ne nous apprennent rien qu’on ne sache déjà : c’est le cas de la réflexion sur le problème cité, en apparence du moins. Réfléchissons-y à deux fois : mettons être plus flexible et avoir un anus hyperextensible ! Qu’est-ce qui nous empêcherait alors d’opérer ce tour de passe-passe qu’est faire ressortir sa tête par en haut ? Peut-être le fait que pour ressortir par en haut, donc par la tête, il faudrait que la tête ressorte par elle-même ! Finalement, la question est semblable à « un serpent peut-il se dévorer lui-même ? ». C’est le mythe de l’ouroboros, célèbre symbole des alchimistes.

Ouroboros

Ouroboros

En fait, nous connaissons tous (pour l’avoir déjà plié) le ruban de Möbius, que voici ci-dessous :

Ruban de Möbius

Ruban de Möbius

On remarque qu’en parcourant le ruban, les deux côtés apparent du papier ne font qu’un. On parle de figure unilatère (un seul côté). De quoi rendre folle une fourmi déposée « dessus », cherchant désespérément à mettre un endroit et un envers à cette figure sans dessous dessous…

Il existe une variante tridimensionnelle du ruban de Möbius : la bouteille de Klein, bouteille dont l’intérieur se confond avec l’extérieur ! Cette drôle de bouteille a la particularité de n’avoir ni dedans ni dehors, ce qui la rend éminemment intéressante aux yeux des astrophysiciens : l’Univers en effet ne possède également ni dedans ni dehors : où qu’on soit, on s’y trouve à la fois à l’intérieur et à l’extérieur (ou plutôt il semble qu’on s’y trouve tout le temps à l’intérieur). C’est pourquoi l’Univers pourrait bien être une bouteille de Klein grandeur nature – et c’est une hypothèse abondamment étudiée à l’heure actuelle.

Bouteille de Klein

Bouteille de Klein

Cette branche des maths qui s’intéresse aux figures-espaces se nomme « topologie ». Tout cela est la preuve qu’il n’existe pas de sujets plus bêtes que d’autres, pour peu qu’on y jette un oeil attentif. N’allons pas trop vite en besogne ; gardons-nous de condamner certaines idées ou de les juger anodines avant d’avoir tourné sept fois la langue dans sa bouche. Par exemple, le raisonnement précédent ne s’applique pas au vagin, pour cause d’étanchéité ! La boucle d’autoinsersion serait en effet… bouclée. La vérité est trop nue, elle n’excite pas les hommes, disait Jean Cocteau. De l’anus à la bouche, en passant par les maths, une belle leçon de métaphysique. Qui l’eut crû !

Pour finir, le zonure (Cordylus cataphractus) est un Ouroboros en chair et en os :

zonure

zonure

Cerise sur la gâteau, l’Ouroboros, repris par les alchimistes, symbolise en philosophie l’éternel recommencement des choses. Nous voilà en raison de penser (pour peu qu’il y ait un substratum scientifique derrière ce symbole…) que si l’Univers a la forme d’une bouteille de Klein, il se pourrait éternellement recommencer. Cette hypothèse se justifie tout-à-fait, dans la mesure où, en vertu du principe de Copernic généralisé, notre Univers n’a pas de raison d’être le centre du multivers. Las de ces histoires de Big Rip, Big Crunch, et compagnie, qui ne font que symétriser le Big Bang pour trouver une fin à l’Univers, je crois, loin d’être déterministe (ce serait une aberration en vue des avancées de la physique quantique) que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ainsi les fluctuations quantiques qui auraient engendré notre Univers, et par là même le principe d’incertitude, n’ont pas de raison d’être différents dans 101076 ans, date faramineuse invoquée par les défenseurs d’une fin à l’Univers ! Que l’Univers ait localement une fin, soit, mais dans sa globalité… Comment même parler d’un Univers que nous ne connaissons pas entièrement ? La cosmologie n’en est qu’à ses balbutiements, et je ne crains qu’elle ne le reste un certain temps, car on ne pourra toujours parler que de l’Univers observable, aucune information ne nous parvenant de l’ailleurs (zone de non-causalité du cône de lumière, objet de la Relativité restreinte). Par ailleurs – c’est le cas de le dire ! – en dépit de toutes les considérations sur la courbure de l’espace-temps, il est difficile de s’imaginer un Univers fini : quand bien-même il le serait, il reposerait dans un superunivers ! A moins justement qu’il ne soit en forme de bouteille de Klein, intérieur et extérieur confondus. Mais comme la théorie des cordes, qui a le vent en poupe, tend à faire de lui une variété de Calabi-Yau, on ne sait plus trop à quoi ressemble l’Univers…

Variété de Calabi-Yau : notre Univers ressemblerait à ça, enfin plus ou moins…

Seule certitude (et encore, rien n’est jamais sûr en sciences : Einstein lui-même aimer à rappeler qu’on peut glousser sur le fonctionnement d’une montre à quartz, tant qu’on ne l’a pas ouverte pour s’assurer qu’elle ne comporte pas un générateur nucléaire miniature…), dans l’Univers la somme des angles d’un (grand !) triangle ne vaut pas 180°. En cause la géométrie riemannienne prend le relais d’Euclide.

Mais tout cela n’est pas plus fou qu’un vol New-York/Paris, le plus court chemin entre deux points n’étant pas forcément la ligne droite, mais la géodésique : en l’occurrence, l’avion suit un parallèle. Et les équations d’Einstein d’utiliser également la géométrie de Schwarzschild…

En matière de géométrie universelle, si j’ose dire, les formes sont un problème épineux !

À propos de Alexandre Cohen

Etudiant en médecine et journaliste en herbe. Suivez-moi sur Twitter !

Publié le 14 avril 2012, dans Astrophysique, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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