Les mangues, les femmes, et la chimie

Les femmes sont des êtres étranges, chaque homme le sait. Mais parfois, cela dépasse l’entendement. Tous les hommes – pour peu qu’ils se soient déjà posé la question – et la plupart des femmes ont coutume de penser qu’elles ont leur règle tous les mois approximativement, et ce de manière personnelle. C’est-à-dire qu’une femme peut établir un calendrier menstruel et y concilier les dates de ses règles. D’ordinaire, les femmes pensent que les règles ne dépendent que d’elles ; aussi, même si certains médicaments ou le stress peuvent perturber la régularité des règles, il semble que les règles d’Eleonore, vingt-cinq ans, n’aient aucun rapport avec celle d’Elise, sa meilleure amie du même âge. Pourtant, un phénomène étrange est connu sous le nom d’effet McClintock, d’après la scientifique qui l’a mis en évidence. De quoi s’agit-il ? En 1971, Martha McClintock remarqua que les cycles menstruels des femmes vivant en communauté fermée (communauté d’habitation, couvent, couple lesbiens, dortoir, prison) ont tendance à se synchroniser au fil du temps. Les femmes ont leur règles en même temps ! Scientifiquement, on dit que ces femmes sont en phase, alors qu’auparavant elles étaient en décalage de phase. Mais comment expliquer ce curieux phénomène ? Tout d’abord, on peut supposer qu’elles se mettent au courant de leurs règles, mais quand-bien même cette hypothèse serait vérifiée, cela n’expliquerait pas comment deux corps féminins se synchronisent. Pour ne pas arranger les choses, cette hypothèse n’est pas vérifiée, c’est-à-dire que les femmes auront tendance à se synchroniser même sans être au courant des règles de leurs congénères. Télépathie ? Presque.

Elixir d’amour

En fait, la réponse se trouverait du côté du nez… On a tous au moins une fois entendu parler des phéromones, parfums censés rendre attirant quiconque s’en aspergerait. Si cette technique relève pour l’heure du charlatanisme, elle n’est pas pour autant dénuée de véracité scientifique. Explication…

Chez l’être humain, un sens est sensiblement moins développé que les autres : l’olfaction. Certes, nous aimons humer une rose, un peu moins sentir le roussi ou des odeurs nauséabondes. Mais comparé aux performances des autres animaux, même l’odorat du plus grand parfumier n’est rien. On songe aux animaux qui reniflent leur chemin sur des kilomètres ou traquent une proie éloignée.

Le thème du parfum, tel que développé dans le best-seller éponyme de Patrick Suskind laisse pantois. Pourtant Suskind, en faisant son héros – Grenouille – attiré par toutes les odeurs charnelles féminines, est loin d’avoir tort : les femmes émettent des odeurs (les hommes aussi d’ailleurs, mais ce n’est pas le sujet !). Ces odeurs ne sont néanmoins pas forcément des odeurs dont on se rend compte, ce qui ne signifie pas que nous ne sommes pas à même de les sentir… En fait, ces odeurs se composent de phéromones. Les phéromones sont des molécules différentes des odeurs courantes car elles sont synthétisées par les animaux eux-mêmes (les femmes en l’occurrence, pas très poétique…). La définition d’une phéromone étant d’être un messager entre les individus d’une même espèce, on subodore la réponse à l’effet McClintock. Mais ce n’est pas si simple ! En effet, beaucoup de scientifiques s’accordent pour dire que l’homme est insensible aux phéromones, d’autres qu’il serait une des rares espèces à ne pas en produire (même les plantes en sécrètent).

Alors… ?

Pour percer le mystère des phéromones, il faut remonter à la source de l’odorat, et s’initier à la biologie de l’olfaction. De manière simplifiée, nous sentons avec le nez, mais seulement avec la profondeur du nez, par une muqueuse tout bêtement appelée muqueuse olfactive. Des années durant, les chercheurs ont tenté de mettre en évidence la réception des phéromones contenues dans l’urine, la salive, les fèces, ou encore les sécrétions vaginales, par la muqueuse olfactive. Les résultats n’étant pas probants, il a semblé que la sensibilité aux phéromones – si sensibilité il doit y avoir – ne passe pas par le circuit olfactif habituel. Aurions-nous donc un deuxième nez caché ? Où ça ?

L’organe de Jacobson

Ce deuxième nez existe : il s’appelle organe de Jacobson, du nom de son découvreur, mais se situe aussi au fond du nez. Pourtant, il est distinct de la muqueuse olfactive, responsable des odeurs que nous sentons. L’implication de l’existence de l’organe de Jacobson est qu’il existerait des odeurs que nous pouvons sentir, mais dont nous ne pouvons nous rendre compte, car l’organe de Jacobson n’est pas très bien relié au cerveau. Quelle est alors l’utilité de cet organe ? Reconnaître les phéromones justement ! Lorsque qu’un individu, par exemple une femme, est en chaleur, elle émet des signaux à destination du mâle, de l’homme donc ! L’homme perçoit inconsciemment ces signaux qui lui disent « C’est le bon moment ». Et la femme aussi les perçoit… Résultat, à certaines périodes précises du cycle menstruel, la femme émettant des phéromones les transmet à ses copines, et c’est ce signal chimique qui induirait la synchronisation. Bien sûr, pour que cette synchronisation ait lieu, les femmes doivent se côtoyer suffisamment longtemps (en pratique vivre en collectivité), afin que les phéromones imprègnent en permanence l’organe de Jacobson. D’autre part, la synchronisation des règles ne se retrouve pas chez les filles en colonie de vacances, car elles doivent rester assez longtemps ensemble pour avoir leurs prochaines règles.

L’affaire ne s’arrête pourtant pas là. Il reste encore deux questions : d’abord, où sont synthétisées les phéromones, et ensuite, comment agissent-elles ?

Une des phéromones qu’on retrouve dans les sécrétions vaginales des mammifères – donc des femmes ! – porte un nom pour le moins évocateur : copuline.

L’autre phéromone identifiée chez l’être humain s’appelle androstérone. Celle-ci se retrouve dans la sueur. Chez le cochon, qui présente une salive riche en aldostérone, lorsqu’une truie en chaleur renifle cette salive, elle se met en position d’accouplement. La réponse à l’aldostérone semble plus nuancée chez la femme…

13-dimethyl-1,2,4,5,6,7,8,9,11,12,14,15-dodecahydrocyclopentaphenanthren-3-one, plus connue sous le nom d'androstérone...

Ainsi, Monsieur est loin de se douter en faisant l’amour à Madame, que s’il est particulièrement attiré ce soir-là plutôt qu’un autre, c’est probablement en raison de l’imprégnation de son organe de Jacobson par la copuline de Madame…

Concernant le mode d’action des phéromones, il est extrêmement complexe et encore mal connu chez l’Homme : ce qui est sûr, c’est que l’imprégnation par les phéromones entraîne une cascade de réactions biochimiques, dont certaines conduisent à la synchronisation des règles. La sécrétion de phéromones aurait un rapport avec d’autres hormones comme l’ocytocine, la phényléthilamine (amphétamine naturelle), ou encore les endorphines (morphine naturelle). La molécule la plus incriminée à l’heure actuelle est l’ocytocine : les couples avec une forte production d’ocytocine restent statistiquement plus souvent ensemble (voir cet article:àvenir!). En fait, la définition d’une phéromone se rapproche de celle d’une hormone, qui est d’être un messager circulant par voie sanguine. La phéromone, elle, étend le champ des possibles hormonaux en voyageant dans l’air. Elle permet non plus d’agir d’un organe à un autre, comme c’est le cas pour les hormones, mais d’un individu à un autre.

L’estratétraénol est la principale phéromone féminine. Il conférerait aux femmes un sex-appeal unique en les enveloppant d’un aura dont les hommes n’ont pas conscience, mais qu’ils perçoivent via l’organe de Jacobson.

(8S,9S,13R,14S)-13-methyl-6,7,8,9,11,12,14,15-octahydrocyclopentaphenanthren-3-ol, plus connu sous le nom d'estratétraénol...

Les plantes aussi connaissent les phéromones.

Chez les plantes, on a justement tendance à appeler les phéromones phytohormones : hormones de plantes ! En particulier, les arbres de la savane communiquent par phéromones : lorsqu’un arbre est brouté par une girafe, il émet rapidement des phéromones qui sont transportées par le vent jusqu’aux autres arbres, entraînant chez les arbres récepteurs une réponse immédiate : les arbres imprégnés se mettent à relâcher dans leurs feuilles un poison. Si une girafe venait à brouter ces arbres-là, elle s’arrêterait donc aussitôt… Les phéromones sont un moyen de survie des plantes ! On notera au passage que les animaux ne sont pas les seuls à communiquer…

Ce phénomène de communication chez les plantes est utilisé dans une astuce que vous pouvez faire chez vous ! Lorsqu’un fruit n’est pas assez mûr, plutôt que de le jeter, il suffit de le disposer auprès d’un fruit trop mûr, voire gâté. Le fruit trop mûr envoie une phéromone (l’éthylène), qui donne l’ordre au fruit vert de mûrir ! Les mangues y sont particulièrement sensibles, mais cela fonctionne pour tous les fruits.

Enfin, les phéromones sont produites par les glandes sudoripares dites apocrines : ce sont celles retrouvées sous les aisselles, au niveau de l’anus, et des mamelons. Comme leur nom l’indique, les glandes sudoripares sont chargées de produire la sueur, riche en phéromone. On remarquera que ces glandes se situent au niveau des zones érogènes ; ce n’est sans doute pas un hasard…

Phéromones induites.

Pour autant, si la nature recèle des secrets sur notre sexualité, un parfum artificiel rappelant quelqu’un que l’on aime nous est agréable. Dans une étude effectuée sur des moutons, les chercheurs ont ainsi placé de la lavande sur les mâles et, au bout de quelques séances d’accouplement, les femelles commencèrent à ovuler en seule présence de la lavande. Cette découverte indique que le comportement hormonal des femelles est donc un acquis et n’est pas inné. Les phéromones naturelles, si elles jouent un rôle dans l’attraction, ne suffisent donc pas à expliquer les comportements sexuels, féminins en particulier car la femme semble plus sensible aux phéromones. En effet, sans forcément invoquer le stéréotype Monsieur ne pense qu’à la poitrine, la femme semble être plus raffinée du point de vue des phéromones. Peut-être parce qu’à l’origine (dans l’optique de procréer) la femme doit connaître le bon moment pour suivre Monsieur dans les hautes herbes… En effet, la femme n’est à même de procréer que dans une plage temporelle restreinte appelée fenêtre d’implantation : ce sont les jours précédant l’ovulation, pendant lesquels la muqueuse utérine, épaisse, permet le développement d’un embryon. Les phéromones agiraient comme un test d’ovulation naturel. A contrario, Monsieur peut faire l’amour jour et nuit, été comme hiver, si cela le tente : l’homme n’a pas le besoin physiologique de trouver la bonne date ! Il lui suffit seulement de trouver la bonne partenaire…

Meg Ryan simule l’orgasme. Quand Harry rencontre Sally Rob Reiner, 1989

L’odeur excite les femmes

Parmi les choses qui excitent le plus les femmes, on retrouve en pole position l’odeur pour 65 %, tandis que les hommes sont dans le visuel. L’organe de Jacobson pourrait être stimulé chez les femmes enceintes, ce qui rendrait partiellement compte de l’acuité accrue de l’odorat pendant la grossesse et aurait une implication dans leurs nausées matinales.

Gare aux excès !

L’hyper hygiène ou trop de parfum sont susceptibles de perturber les phéromones. La proximité physique, le fait de sentir l’odeur de l’autre augmente sans doute l’attraction, le désir. On a en tête cette image de l’homme sensuel qui s’approche comme pour renifler sa dulcinée, non sans un certain instinct animal.
Mais s’il existe une composante chimique à l’amour, les composés volatiles émis par le sexe opposés ne peuvent que troubler. Ni ils ne forceront la donne, ni n’induiront un amour factice. S’asperger d’un litre de copuline ne rendra pas une femme nécessairement plus attirante. Ce n’est pas demain la veille qu’on pourra attirer ce bel étranger ou cette belle étrangère avec une flagrance universelle.

Un peu exagéré sans doute... Ce qui est sûr, c'est que les femmes en débardeur sont nettement plus sexy. En raison de la sueur s'échappant librement en l'absence de manches, et en définitive des phéromones qu'elle contient... Le reste échappe à la science.

A noter qu’en toute rigueur scientifique, l’organe de Jacobson n’a pas l’exclusivité des effluves d’amour : certaines phéromones passeraient par l’olfaction traditionnelle, voire par d’autres récepteurs récemment découverts (les TAARS), ce qui ne paraît pas étonnant puisque des fruits aux insectes, nombre d’être vivants sont sensibles aux phéromones… sans même avoir de nez !

L’amour : chimie des dosages ou alchimie ?

Pour finir, pourquoi les phéromones commerciales ne sont pas recommandables : si tant est que les laboratoires vendent véritablement des phéromones, il n’est pas certain que leur contenu corresponde réellement à la molécule active, ni que la dose soit adaptée. De plus, des dizaines de phéromones pourraient agir en synergie pour provoquer l’attraction. Sensation enivrante…

Dans un prochain article, nous verrons que l’attraction comporte une composante psychologique essentielle. Il ne suffit pas de mener par le bout de nez pour séduire…

À propos de Alexandre Cohen

Etudiant en médecine et journaliste en herbe. Suivez-moi sur Twitter !

Publié le 15 avril 2012, dans Sexe, et tagué , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

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