Une voix ne compte pas ?

En cette période électorale, alors que comme à chaque élection présidentielle sont censés se dessiner les linéaments d’une France nouvelle, certains sont tentés par l’abstentionnisme. C’est bien connu, une voix ne compte pas : ce n’est pas une petite voix de citoyen de rien du tout qui fera basculer la campagne. Et pourtant, si tout le monde raisonnait ainsi en n’allant pas voter, les résultats seraient grandement affectés. C’est le même phénomène qu’un applaudissement : qu’une personne n’applaudisse pas ne change rien, mais si personne n’applaudit… pas d’applaudissement !

Une voix est telle une goutte d’eau dans l’océan des votes : en plus ou en moins, l’océan demeure, mais si toutes les gouttes s’évaporent, l’océan se meurt… C’est ce qu’on appelle le paradoxe sorite : deux grains de sable ne font pas un tas de sable, ni dix, ni vingt, mais à partir d’un certain nombre de grains, cela fait un tas. Et si on enlève un grain à un tas, c’est encore un tas, si on enlève deux aussi, mais à partir de combien de grains ôtés n’est-ce plus un tas ?

Ce problème de raisonnement par récurrence fut soulevé en Grèce Antique par Eubulide, de l’École mégarique. En fait, « un tas reste un tas si on lui enlève un grain » n’a pas de sens si tas est une notion qualitative. L’analogie avec la notion de voisinage en topologie est flagrante, et cette question est bien plus importante qu’il n’y paraît, car si un neurone ne pense pas, une multitude de neurones interconnectées pensent ! Nous sommes là en vertu d’une loi de la théorie de la complexité qui stipule que le tout est supérieur à l’ensemble de ses parties. Plus précisément, le tout a des propriétés plus complexes que ses parties prises isolément ! Une pièce de puzzle ne représente pas un tableau, mais un assemblage de pièces constitue une réalité supérieure : c’est le principe fondateur de l’holisme.

De même, l’atome n’a, en soi, pas de chimie, mais l’assemblage d’atomes (molécule) est doté d’une chimie impressionnante. Un être ne pèse pas plus dans la société qu’une cellule dans notre corps : il en meurt tous les jours des cellules, et par millions ; mais si toutes nos cellules – ou presque – venaient à mourir, alors nous trépasserions. D’où l’idée pour les cellules de communiquer afin d’assurer plus efficacement leur survie (avant d’être pluricellulaires, les organismes unicellulaires vivaient en colonies, telle l’algue verte Volvox).

J’ai ainsi tendance à penser que les gens influent en politique communiquent. Typiquement, qui communique le plus, et le plus efficacement ? Les candidats ! Finalement, même si les voix ne sont pas coefficientées, celle d’Hollande ou de Sarkozy – pour ne citer qu’eux – comptent sûrement plus que celles du peuple, car ils entraînent le peuple avec eux dans les urnes…

Dans un organisme tel que la société, il y a plus qu’une cellule (un individu) : il y a une cellule endocrine, c’est-à-dire une cellule à activité sécrétoire. De même que les cellules des glandes surrénales sécrètent l’adrénaline (hormone, donc destinée à agir pour un organe), les politiques sécrètent des (belles) paroles, destinées à ce que d’autres agissent pour eux.

Un peu d’endocrinologie appliquée à la politique ne fait jamais de mal. D’ailleurs, à comparer le score de Sarkozy (5 points de moins depuis 2007), je finis par me demander s’il n’y aurait pas une rétroaction inhibitrice dans l’air : à force d’exercer son pouvoir, le président-sortant perd son pouvoir de persuasion.

Cette analyse politico-physiologique a ceci d’intéressant qu’elle permet de prévoir l’avenir : Sarkozy ou Hollande à l’Élysée, la France mordra les doigts. Forcément, les rétroactions valent pour tout le monde ; elles permettent de calmer les ardeurs de certaines hormones, ou de certaines personnes.

Pour l’instant, c’est la saison des amours sur la scène politique : l’effet hormonal est quasi-maximal, mais, une fois atteint son paroxysme, le mercure ne va pas tarder à baisser. L’euphorie du peuple, ce sentiment de toute-puissance qu’implique déposer un bout de papier dans l’urne, aura vite fait de laisser place à la désillusion. Là alors, quand la concentration en adrénaline baisse, celle en acétylcholine augmente… Les voix perdues ici vont ailleurs, car dans une machinerie complexe, les cellules n’aiment pas rester sans rien faire. Elles ont vite fait de troquer leur chômage contre une production accrue d’hormones FN.

Enfin bon, tout ça, ce sont des belles paroles. Comme dirait Voltaire dans les toutes premières lignes de Candide, on n’est pas loin de la métaphysico-théologo-cosmolonigologie… Pourquoi les politiques seraient-ils les seuls à avoir droit aux propos creux ?

Aussi ne puis-je passer sous silence cet amphigouri du Médecin malgré lui :

« Or ces vapeurs dont je vous parle, venant à passer, du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant communication avec le cerveau que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre en son chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l’omoplate; et parce que lesdites vapeurs…comprenez bien ce raisonnement, je vous prie; et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignité…Ecoutez bien ceci, je vous conjure […] Ont une certaine malignité qui est causée…Soyez attentif, s’il vous plaît. […] Qui est causée par l’âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragmme, il arrive que ces vapeurs…Ossabandus, nequeis, nequer, potarinum, quipsa, milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. »

Détrompez-vous, j’aime les politiques : ils brassent du vent en levant le poing en l’air. Vous ne rêvez pas : la conjoncture économique souffre les critiques inintelligibles autant que le mutisme chez Molière.

D’ailleurs, dans le genre parler pour ne pas dire grand chose, on peut aussi parler clairement, puis feindre Alzeihmer, tel Daniel Cohn-Bendit, qui scandait en mai 68 « Elections, piège à cons ». Espérons au moins qu’il gagne bien sa vie au Parlement Européen… Au moins, les Verts, on n’a pas grand chose à leur reprocher : ils se targuent de sauver les léopards et les phoques plus que l’économie.

Mais pour en revenir au problème existentiel du tas de bulletins électoraux, je n’ai de meilleure phrase en tête que la première loi de Dinotopia : « Une goutte de pluie enfante l’océan ». Les autres tombent sous le sens :

2- La survie de tout ou rien
3- Les armes sont des ennemis, même pour leurs propriétaires
4- Donner plus, prendre moins
5- Les autres d’abord, soi-même en dernier
6- Observer, écouter et apprendre
7- Faire une chose à la fois
8- Chanter chaque jour
9- Exercer l’imagination
10- Manger pour vivre, ne pas vivre pour manger
11- Trouver la lumière

Avec ces commandements perspicaces, je finis par me demander si le Parlement Dinotopien, composé de sauriens, est plus fou que le nôtre : à Dinotopia, au moment des élections, la population est divisée entre la défense de l’environnement et les progrès technologiques, et la cité est en émoi à l’annonce de la dix-millième naissance d’un bébé chasmosaure…

Moi, je vote stégosaure, le seul dinosaure qui tient en respect le redoutable tyrex grâce à ses écailles massives ! Dans notre société à nous, le bouclier (fiscal), c’est l’argent. Les niches fiscales remplacent les niches écologiques, et la vie va bon train…

Stégosaure

Reconstitution d’un stégosaure.

À propos de Alexandre Cohen

Etudiant en médecine et journaliste en herbe. Suivez-moi sur Twitter !

Publié le 23 avril 2012, dans Société, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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