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Dieu fait son show, ou La pensée de Dieu

Après Le visage de Dieu, sorti en 2011, sa pensée ! Loin d’en rajouter une couche, les célèbres frères Bogdanov, l’ADN humain mais pour patrie l’espace, réitèrent l’expérience du questionnement divin. Dans La pensée de Dieu, tout juste paru aux éditions Grasset, il est question de ce que Dieu sait… ou non.

Mais surtout, ne cherchez pas (outre-mesure) à savoir s’Il existe : là n’est pas la question ; d’autant que chacun se forge sa propre opinion. Si la science montre indubitablement que l’Univers peut se créer à partir de rien (voir mon article sur le principe d’incertitude), moult questions sur l’origine de la matière subsistent, habilement exposées dans ce livre.

Il est en particulier question d’auto-organisation (ce qu’on appelle l’émergence en théorie de la complexité).

Lu dans Carrefour Savoirs, juillet 2012, par Alexis Brocas (auteur de La mort, j’adore)

Bien entendu, ce nouvel ouvrage ne manque pas de susciter la critique : http://www.lepoint.fr/societe/faut-il-bruler-les-bogdanov-12-07-2012-1484451_23.php

Comme avec les Bogdanov l’esprit critique est de mise, on ne peut que savourer cette réflexion philosophique avec des pincettes. Dieu est plus philosophique que scientifique, n’est-ce pas ?

De la physique chez Montaigne (ou presque)

Bien connu des amateurs de science, le principe d’inertie, énoncé par Newton, stipule que pour un observateur terrestre, si un objet persiste dans son état de mouvement rectiligne uniforme ou de repos, alors les forces qui s’exercent sur lui sont toutes nulles ou se compensent ; et réciproquement, si les forces s’exerçant sur un objet sont toutes nulles ou se compensent, alors l’objet persiste dans son état de repos ou de mouvement rectiligne uniforme. »

Quelle n’en est pas l’implication ! En l’absence de forces de frottement due à la matière et ralentissant considérablement les aéronefs, les astronefs n’ont pas besoin d’utiliser leurs moteurs en continu : étant donné l’environnement vide dans lequel ils évoluent, une fois partis, ils continuent sur leur lancée (qui plus est en accélérant).

J’ai découvert dans les célèbres Essais de Montaigne (chapitre II du livre III) un parallèle surprenant. Dans l’édition en ancien français de 1588, on peut lire :

« Le monde n’est qu’une branloire perenne : toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Ægypte : et du branle public, et du leur. La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant. »

Probablement sans le savoir (sait-on jamais !), Montaigne pressent une notion fondamentale à la base du principe d’inertie. En effet, la constance, c’est-à-dire l’immobilité n’est autre qu’un mouvement infiniment lent ; or ce constat n’est pas du tout évident dans la dialectique de l’époque.

Quelle n’aurait pas été la surprise de Montaigne s’il avait eu vent d’une théorie scientifique actuelle (voir ce lien du CNRS) selon laquelle le verre est un liquide qui ne coule pas, ou plutôt sa viscosité tend vers l’infini : il coule infiniment lentement, mais ces infimes pertes de matière ont pu être détectées.

Le verre est en fait un solide amorphe. On le considère comme solide car son nombre de Déborah est supérieur à 1, cependant cette distinction est arbitraire : la seule chose universelle derrière ce nombre de Déborah utilisé en rhéologie, c’est que plus il est petit, plus un matériau est fluide.

Il est intéressant de noter l’origine de ce nombre de Deborah : le nom provient de la Bible (Livre des Juges 5:5), dans un chant de la prophétesse Deborah : « Les montagnes coulèrent devant le Seigneur »

Les changements d’état ont toujours fasciné les hommes, d’autant plus s’ils sont instantanés…

Cyrano, auteur de science-fiction

« Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… Bien des choses en somme.
En variant le ton, par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j’avais un tel nez
Il faudrait sur-le-champ que je l’amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse :
Pour boire, faites-vous fabriquer un Hanape ! »
Descriptif : « C’est un roc!… C’est un pic!… C’est un cap!…
Que dis-je, c’est un cap?… C’est une péninsule! »
Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ?
D’écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes? »
Truculent : « Ca, monsieur, lorsque vous pétunez,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu’un voisin ne crie au feu de cheminée ? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « L’animal seul, monsieur, qu’Aristophane
Appelle Hippocampéléphantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d’os ! »
Cavalier : « Quoi, l’ami, ce croc est à la mode?
Pour pendre son chapeau, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T’enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C’est la mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, qu’elle enseigne ! »
Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
C’est là ce qui s’appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé ! C’est-y un nez ? Nanain !
c’est queuqu’navet géant ou ben queuqu’melon nain ! »
Militaire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! »
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot:
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l’harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
– Voila ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettre
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permet pas qu’un autre me les serve. »

Cyrano de Bergerac est passé à la postérité par la pièce éponyme d’Edmond Rostand (pour laquelle Depardieu se déclare fier d’être français !), mais Savinien Cyrano de Bergerac (1619-1655) – le vrai ! – est aussi l’un des premiers auteurs de science-fiction, si ce n’est le premier. Son livre paru à titre posthume, Histoire comique des États et Empires de la Lune, délectable et d’un humour tout en finesse, recèle une vision originale de l’héliocentrisme :

“Car il serait ridicule de croire que ce grands corps lumineux [le soleil] tournât autour d’un point [la Terre] dont il n’a que faire, que de s’imaginer quand nous voyons une alouette rôtie, qu’on a, pour la cuire, tourné la cheminée à l’entour. Autrement si c’était au soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade ; que le fort dût plier sous le faible, le grand servir au petit ; et qu’au lieu qu’un vaisseau cingle le long des côtes d’une province, on dût faire promener la province autour du vaisseau. « Que si vous avez de la peine à comprendre comme une masse si lourde se peut mouvoir, dites-moi, je vous prie, les astres et les cieux que vous faites si solides, sont-ils plus légers ? Encore nous, qui sommes assurés de la rondeur de la terre, il nous est aisé de conclure son mouvement par sa figure. Mais pourquoi supposer le ciel rond, puisque vous ne le sauriez savoir, et que de toutes les figures, s’il n’a pas celle-ci, il est certain qu’il ne se peut pas mouvoir ? Je ne vous reproche point vos excentriques, vos concentriques ni vos épicycles ; tous lesquels vous ne sauriez expliquer que très confusément, et dont je sauve mon système. Parlons seulement des causes naturelles de ce mouvement. « Vous êtes contraints vous autres de recourir aux intelligences qui remuent et gouvernent vos globes. Mais moi, sans interrompre le repos du Souverain Etre, qui sans doute a créé la nature toute parfaite, et de la sagesse duquel il est de l’avoir achevée, de telle sorte que, l’ayant accomplie pour une chose, il ne l’ait pas rendue défectueuse pour une autre ; moi, dis-je, je trouve dans la terre les vertus qui la font mouvoir. Je dis donc que les rayons du soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus par leur circulation, la font tourner comme nous faisons tourner un globe en le frappant de la main ; ou que les fumées qui s’évaporent continuellement de son sein du côté que le soleil la regarde, répercutées par le froid de la moyenne région, rejaillissent dessus, et de nécessité ne la pouvant frapper que de biais, la font ainsi pirouetter.”

Si la défense de l’héliocentrisme est louable, Cyrano de Bergerac se fourvoie à propos des causes du mouvement de la Terre autour du soleil. En effet, ni le vent solaire, même s’il déforme la magnétosphère, ni la convection (phénomène jouant par contre dans l’atmosphère) n’expliquent la révolution terrestre, purement due (en première approximation) à l’attraction gravitationnelle exercée par le soleil, ainsi qu’aux forces de marée lunaire.

L’Histoire comique des États et Empires du Soleil fait suite à ce chef-d’œuvre.