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Une professeure suspendue pour avoir donné un sujet sur Merah

Ce matin, une professeure de Français suspendue fait la une de l’actualité. Elle a demandé à ses élèves leur avis sur l’affaire Merah. « Est-ce une bonne chose d’avoir tué Mohammed Merah  ? », telle est la question pour le moins polémique sur laquelle ont dû plancher des élèves de troisième du collège Pasteur de Lavelanet, dans l’Ariège.

Le recteur déplore l’intitulé, qui suppose que le fait de tuer quelqu’un pourrait être une bonne chose. » Pour cette raison, elle est suspendue « à titre conservatoire ».

On pourrait disserter sur le sujet d’actualité proposé par la professeure. Tuer n’est jamais une bonne chose, mais face à des êtres signant leur sortie de l’Humanité en commettant des actes de barbarie, c’est la moins mauvaise chose. Le plan est vite fait…

Seul hic, en philosophie on a pour habitude d’étudier le présupposé du sujet : « bonne chose d’avoir tué » paraît un peu tendancieux ; cela sous-entend que Merah a été tué délibérément. Un professeur de philosophie eut sans doute été plus à même de formuler un sujet, d’autant plus que les élèves de troisième n’ont pas forcément les outils intellectuels pour répondre à une question s’apparentant à la philosophie.

Et Merah martelait « vouloir tuer encore quelques policiers ». Face à cet acharnement meurtrier, la société semble dans la légitimité en donnant la mort – qu’elle soit volontaire ou non : en effet, on agit pour la survie de l’espèce, donc s’il fallait tuer cent fous pour protéger deux Hommes, le calcul ne serait pas bien compliqué. Entre les islamistes combattant les Croisés et les Juifs, et les fous d’extrême droite combattant les islamistes (le procès d’Oslo se tient en ce moment-même), on ne sait plus où donner de la tête dans ce monde sans repères.

L’avion monde en détresse

A en croire Patrick Cohen, dans son émission matinale sur France Inter, l’avion monde lancerait un mayday. La métaphore est très réussie :  « Il n’y a plus, en un mot, de pilote dans l’avion monde qui, ballotté par les trous d’air, vole sans destination avec toujours moins de pétrole dans ses réserves. »

L’occasion se souligner ce « nouvel ordre mondial », expression du président américain George H. W. Bush pour désigner la tournant dans les relations internationales amorcé dès la fin de la guerre froide. En effet, la géopolitique de la seconde moitié du vingtième siècle jusqu’à la chute de l’URSS s’inscrivait dans une dialectique à deux pôles : d’un côté le bloc américain, de l’autre le bloc soviétique, séparés par le fameux rideau de fer dénoncé par Churchill. Aujourd’hui la tendance est à la complexité, et de nombreuses grilles de lectures du planisphère se justifient. La plus en vogue est celle du « choc des civilisations », expression du politicien Samuel Huntington. Selon cette théorie, le monde se compose de huit aires civilisationnelles, dont les aires :

– chinoise

– japonaise

– hindoue

– islamique

– occidentale

– latino-américaine

– africaine

– orthodoxe

En particulier, cette cohabitation ne se fait pas sans heurt. Si les conflits ont toujours été nombreux dans l’histoire à l’interface entre des civilisations, les transports ont changé la donne : ils entraînent un métissage culturel, au point de ne plus s’y retrouver entre civilisations : on mange japonais le midi, à Mc Donalds le soir, le lendemain midi à la maison, et le surlendemain on se laisse tenter par un restaurant chinois. Les cultures s’entremêlent, les frontières s’estompent, les différences entre civilisations sont floutées. Or cet estompement effréné ne plaît pas à tout le monde : on assiste au regain d’intérêt pour les mouvements intégristes, type islamique mais il en existe bien d’autres. Ce n’est pas tout : à l’heure de la mondialisation, les zones conflictuelles, paradoxalement, se multiplient, du Darfour au Kosovo, en passant par le Kurdistan, la Jordanie, ou encore le Tibet, voire même dans nos contrées (Corse et Pays-Basque, sans évoquer la Nouvelle-Calédonie). Que penser alors d’un monde qui n’a plus rien de manichéen ?

« Le vingt-et-unième siècle sera religieux ou ne le sera pas. » (A. Malraux)

Face à cette véritable perte de repères induite par des bouleversements civilisationnels ultrarapides , on ne peut qu’avoir la phrase de Malraux en tête. En effet, à l’heure des sciences, la religion fait à nouveau florès. Le nucléaire inquiète, le réchauffement climatique inquiète, la procréation médicalement assistée et l’essor fulgurant des nouvelles technologies inquiètent. On ne vit plus aujourd’hui pareil qu’il y a vingt ans, avant l’éclatement de la bulle Internet. De nouveaux modes de communication s’immiscent dans nos vies, on en découvre plus en une semaine qu’autrefois en un an… J’ai cette image de deux amoureux au restaurant qui ne se sont pas dit un mot de la soirée, chacun sur leur téléphone. On peut être ici et ailleurs à la fois, se croire au bout du monde, alors comment affirmer une identité nette ? Comment se sentir d’une nation alors qu’on chante les louanges de l’Union Européenne et du commerce mondial ? Pire, à force de ne plus reconnaître les civilisations, on ne reconnaît plus très bien l’Homme. Dans la misère, certains se sentent bafoués ; cette perte d’identité constitue le terreau de l’intégrisme, dont on connait les ravages.

Un monde en quête d’identité

La sensation d’un monde qu’on ne reconnaît plus est flagrante : si en Occident des personnes âgées troquent leur télévision contre un iPad, il n’en va pas de même dans les pays les moins avancés : en implantant des firmes à tout-va, en occidentalisant presque de force des peuples qui n’ont rien demandé, on change leurs habitudes à leur insu. Un petit air de colonisation, de cocacolonisation même (il existe un mot forgé exprès). Face à l’afflux massif de réfugiés, le HCR est dépassé, les grandes puissances n’ont plus de travail pour les immigrés. Pour couronner le tout, le pétrole vient à manquer. De ce monde à plusieurs facettes dominé par le multilatéralisme, même les spécialistes ont du mal à décrypter la logique, ou plutôt les logiques émergentes.

L’avion monde est indéniablement en piqué. De ce décrochage soudain, seul l’avenir nous dira s’il a les moyens d’amorcer une ressource.